06 août 2018 ~ 0 Commentaire

Moïra, Julien Green (160 premières pages)

Moira-GreenMoïra, Julien Green, Le livre de poche

Un bouquin qui plairait à Chantoune pour au moins deux raisons :

  • L’auteur dénonce l’enfermement psychologique qu’opère la religion.
  • Green fait du pinkwritting en contrebande.

Première partie : l’enfermement psychologique

Extrait du deuxième échange entre l’étudiant Joseph Day et son tuteur M. Tuck, professeur de mathématiques. Sous le coup de la colère, à cause d’un passage licencieux dans Romeo et Juliette (passé d’abord inaperçu, puis révélé comme tel sous l’éclairage du malicieux répétiteur de latin Edmond Killigrew (p. 90)), Joseph a déchiré son livre. Il souhaite dans la foulée remplacer le cours d’ »anglais moderne » (et l’infréquentable Shakespeare) par un cours de « moyen anglais ». Il se rend chez son mentor à une heure tardive.

- [...] A quoi vous destinez-vous plus tard ?
- Je ne sais pas encore.
- Qu’est-ce qui vous intéresse le plus ?
Les traits du jeune homme se durcirent, et il hésita ; enfin, l’oeil sombre, il répondit : « la religion. »
[...]

- S’il vous arrive jamais de faire une bêtise, une bêtise de jeune homme, vous savez, souvenez-vous que je suis là pour vous aider de mes conseils

- j’espère fermement ne pas faire de bêtises.
- je l’espère aussi pour vous, mais à votre âge la grande affaire de la vie, c’est l’amour, et l’amour fait faire des bêtises.
D’une voix patiente, Joseph répliqua :
Monsieur Tuck, la grande affaire de ma vie, c’est la religion. (p.94)

On devine, avec ce court extrait de Moïra, qu’on est servi en matière d’obscurantisme. On est parfois à deux doigts du bras armé de Dieu qui veut « reprendre les méchants, au besoin les frapper pour leur bien.« 

  • Deux ou trois fois, il [Joseph] lui prit une envie soudaine de frapper cette tête orgueilleuse [celle de Praileau] pour la punir de ce qu’elle avait dit et de tout ce qu’elle pensait en secret… (p. 33)
  • Avec quelle joie il lui [Moïra] eût frotté la bouche de cette laine rugueuse, avec quelle affreuse joie il l’eût frappéé, punie, oui punie, de son arrogance ! (p.159)

Ainsi, les provocations verbales et gestes obscènes de Mac Allister déclenchent un « châtiment-taliban », que lui inflige Joseph (« ange exterminateur ») avec sa ceinture. (p.100)

Et en même temps, avec son pardon plein la bouche, Joseph serait capable d’absoudre les apostats et blasphémateurs de tout poil, en particulier moi qui nourris mon aversion pour l’Eglise. A Dieu ne plaise, je lui répondrais par un rire moqueur, comme Praileau à la page 36 :

« tu es un grand imbécile, Joseph Day ! Personne n’a besoin de ton pardon. »

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Après la lecture des 95 premières pages, c’est l’image des singes de la sagesse qui vient en tête.

singessagesse Ne pas voir le Mal, ne pas entendre le Mal, ne pas dire le Mal

1] Ne pas voir

la rousseur…

Et ça commence par…ne pas se voir. Joseph porte en effet sur la tête un attribut démoniaque dont il ne peut se défaire : il est roux, gardien-volcan dirait le créole de la Réunion. On comprend que, avec la rousseur stigmatique du péché, le thème du miroir soit récurrent et que l’image renvoyée à Joseph ne soit pas flatteuse.

  • Un miroir fixé au mur lui renvoya une image qu’il eut peine à reconnaître. Ses yeux agrandis par des cernes gardaient une expression d’horreur. (p.48)
  • Par la même occasion, il examina les yeux dont le cerne l’inquiétait quelquefois, et sa bouche qui lui parut presque aussi épaisse que celle d’un nègre. (p. 55)
  • Joseph voyait aussi David dans cette espèce de miroir convexe, et leurs mains à eux deux paraissaient énormes, presque aussi grosses que leurs têtes, mais les mains de Joseph étaient encore plus terribles à voir que celles de son compagnon, aussi les déplaça-t-il un peu en observant dans la lampe l’effet que cela produisait, et il ne voyait plus qu’elles : elles avançaient, remuaient, pareilles à des monstres, et derrière assez loin, il y avait son visage tout blanc, son front encadré de roux. (p. 63)
  • Pour la première fois, il se voyait de profil et, bien qu’il eût toujours le sentiment qu’un miroir était un objet suspect, il ne se défendit pas de regarder ce nouveau visage, mais une grande tristesse le saisit presque aussitôt : le profil en effet parlait le même langage que la face entière ; ce nez tant soit peu relevé du bout, cette bouche trop rouge et trop pleine, ce n’étaient pas là les traits que Joseph eût souhaités. (p. 75)

Il y a par ailleurs, lié à la négation du corps, le rejet de la glace :

il suffisait pour s’en rendre compte, de donner un coup d’oeil à la petite glace au-dessus de la cheminée, mais Joseph ne prolongea pas au-delà de quelques secondes un examen qui lui paraissait à la limite des actes permis… (p. 120)

…la nudité et l’érotisme.

Dans le vestibule d’un bâtiment de l’université que fréquente Joseph Day, se dressent deux statues de plâtre, l’une d’Apollon et l’autre représentant Hermès portant Dyonisos enfant.  » tu as regardé les moulages ? » lui demande Simon Demuth.

[...] sans dire un mot, Joseph s’éloigna. Simon courut après lui.
« qu’ai-je donc dit ? [...] tu ne comprends donc pas ? Ce sont les dieux de la grèce antique[...]
- je déteste les idoles[...]
-[...] ce sont simplement de très beaux humains, ajouta-t-il.
Joseph le foudroya du regard.
« Beaux ? souffla-t-il. Ils sont nus ! »

Joseph (qui éteint d’abord la lumière avant d’ôter ses vêtements ou qui savonne son grand corps blanc sur lequel il évite de poser les yeux (p. 119)), détourne la vue devant ces statues, simplement parce qu’elles sont nues.

Autrefois, son père lui disait que le corps menait en enfer et l’âme au ciel. C’était vrai : le corps était l’ennemi du chrétien. (p. 135)

Pudeur paroxystique qui transpire chez le tailleur alors que le futur pasteur David Laird (qui trouve « la mise de Joseph un peu négligée ») lui avance les sous pour un costume.

On le mena dans une petite pièce réservée aux essayages, mais là les difficultés commencèrent, car il ne voulait pas qu’on prît ses mesures pour le pantalon. [...] Tout à coup, il [le tailleur] mit un genou en terre et demanda :  » le pantalon ne vous serre pas trop ?
- Pas du tout », fit Joseph en reculant. (p.74)

Pudeur encore quand il apprend (p. 123) que, « dans le lit où il dort, elle [Moïra] a dormi » et qu’il décide alors de ne plus y coucher (p. 126). Peut-i en effet occuper la dépression que sa « chair, le poids de sa chair » (p. 149) a creusé dans le matelas.

En fait, il « craque » le soir-même et s’y masturbe (p. 135) comme il est sur le point de le confesser au futur ecclésiastique David avant que ce dernier ne l’arrête brutalement par une gifle (p. 139) :

« Je m’étais juré de ne pas coucher dans mon lit à cause d’une certaine pensée qui m’était venue en le regardant. C’était sur le plancher que je voulais dormir. Vois-tu, j’avais le pressentiment de ce qui se passerait. J’ai cédé. J’ai… » 

Plus léger que la nudité crue des statues mais également intolérable, le spectacle de certains étudiants qui s’égaillent sur la pelouse, s’étirent, baîllent au soleil ; Joseph juge ces attitudes insolentes et détourne son regard de ces images d’oisiveté. De la tenue bordel :

Son pantalon le serrait. A cause de cela, il hésitait à s’asseoir, craignait un accident, et l’idée lui vint de s’étendre, mais on ne s’étendait pas à dix heures du matin. Il resterait debout, lirait debout…(p. 126)

Au fait, comment combat-il la le péché capital qu’est la paresse ?

[...] la rage d’apprendre le mordait, et il sentait aussi qu’en étudiant il se défendait de ce qu’il appelait, sans le préciser autrement, le mal. (p. 55)

D’autres images lui sont insupportables ; Les femmes qui se fardent [Mrs. Dare, par exemple, qui s’est trouvée peut-être sur son chemin pour qu’il la sauve (p.12)] et les jeunes gens qui fument ou boivent de l’alcool sont d’autres figurations du mal.

Si ne pas voir le mal est une obsession, par opposition, à quoi peut bien ressembler le bien ? un aspect possible du bien est la chambre du futur pasteur David : livres à reliures sévères, air virginal de la pièce qui fait penser à une chambre de jeune fille, bible et verre de lait posés sur la table de chevet… (p.61 et p.109)

2] Ne pas entendre et ne pas dire.

Il se leva, plaça ses deux mains ouvertes sur ses oreilles pour ne plus entendre et se dirigea vers la fenêtre.

qu’est-ce qui a bien pu écorcher les chastes oreilles de Joseph ? Ce sont les obscènes bavardages des étudiants de la chambre voisine. Ils déraillent.

Il y avait en effet des mots qu’on ne prononçait pas, comme si l’on eût craint d’attirer la colère de Dieu. Ces garçons devaient être fous pour mêler l’écriture à leurs sales propos. Et savaient-ils seulement ce qu’ils disaient ?

C’est pourtant explicite :

  • le répétiteur Edmond Killigrew à propos de l’ouverture prochaine d’une maison close :
    Des générations d’étudiants se sont vus condamnés, au nom de la pudeur, à un perpétuel refoulement ou se livraient sur eux-même à des actes…Enfin, c’est précisément ce que le grand homme voulait épargner à la jeunesse des temps à venir : le cauchemar de la chasteté et tous les désordres qui en résultent. (p. 57)
  • le bavard Mac Allister :
    Moi, je les aime petites et blondes, un peu grasses, mais pas trop, blanches comme du lait, lisses comme…lisses comme une prune. (p. 58)

C’en est trop pour les tympans de Joseph, percés jusqu’aux…prunelles.

C’était en vain, à présent, qu’il appuyait des deux poings sur ses oreilles, les coudes sur les genoux : il avait entendu ; ces paroles se logeaient dans sa mémoire pour n’en jamais sortir, formant une suite d’images d’une précision impitoyable, et il avait beau fermer les yeux, faire aller sa tête de droite à gauche comme pour chasser tout cela, il se sentit brusquement habité par le démon. (p. 59)

Ne pas entendre, c’est encore ne pas entendre les mots de l’auteur de Roméo et Juliette. Une histoire d’amour entre un homme et une fille de 14 ans, que Joseph juge d’abord idiote et sans intérêt,

Ce roucoulement des amoureux lui semblait à la fois inconvenant et monotone ; de plus, il trouvait improbable que des êtres humains délirassent de cette manière ; l’amour entre les mains des poètes devenait une solennelle faribole… (p.78)

et qui devient soudain un objet incendiaire et pornographique.

Le passage en question peut sembler obscur [...] mais ce que Mercutio a dans l’esprit est assez clair. Il s’agit des rêveries amoureuses de Roméo qui, sous un néflier, se représente probablement la nudité de sa maîtresse ou, pour parler comme le texte, son « et caetera ». (p. 90)

Jo, paix aux âmes de ces amoureux égarés !

Assurément, elles [les âmes] brûlaient. Au moment même où il lisait leur histoire, dans cette bibliothèque silencieuse, les deux amants rugissaient comme des bêtes sous l’éternelle morsure de la flamme justicière pour n’avoir songé qu’à l’assouvissement de leurs désirs. (p. 53)

Ne pas entendre, comme le futur homme d’église David Laird dans le tramway qui mène en ville.

De temps en temps, il [David] fermait les yeux avec une mine patiente lorsque quelqu’un le bousculait pour descendre ou quand des jurons particulièrement offensants résonnaient à ses oreilles. (p. 72)

Joseph, obsédé par l’élévation de l’esprit, a un profond mépris pour le corps (en particulier les organes génitaux) et ses résidus. Le simple mot de « toilette » lui est insupportable. Premier malaise lors de son installation chez Mrs. Dare :

Mrs. Dare laissa s’écouler quelques secondes, puis elle dit sur un ton de confidence :  » La toilette est au bout du couloir, à droite. »
Il garda un silence pudique. Par un geste plein de gaucherie, il posa sa valise à ses pieds, et ne sachant que faire de ses bras, il les croisa de nouveau. (p. 10)

Plus loin dans le texte (p.47) :

[...] il atteignit enfin l’endroit que dans son esprit il ne nommait jamais autrement que « l’endroit » parce que le terme cru et plus exact le gênait [...]

Ne pas entendre le « Au revoir, bébé » (p. 157) prononcé d’une voix câline par Moïra (« vêtue de rouge comme la prostituée de l’Apolypse, les lèvres peintes » (p. 158)).

3] Ne pas sentir ? Les scrupules de Joseph suggèrent un quatrième singe de la sagesse, celui-là se bouchant le nez. Ne pas sentir les odeurs nauséabondes de ce qu’on abandonne à « l’endroit », sûrement. Mais pas seulement ; Joseph est un tel peine-à-jouir qu’il s’interdit presque d’apprécier les bonnes odeurs.

La nuit était pleine d’odeurs délicieuses, et il respirait un peu malgré lui, comme si la chose n’eût pas été tout à fait permise, le lourd parfum du chèvrefeuille mêlé à une âcre et fine senteur de feuilles mortes.

 Deuxième partie : Green est homosexuel.

Dans le dictionnaire de W. Marx intitulé un savoir gai, à l’entrée évangile, l’auteur souligne que la tendresse de Jésus, dirigée essentiellement vers de jeunes gens, semble dictée par un désir homosexuel. Jésus gay ?

Influencé par ce nouveau regard pink-punk sur le christ et connaissant la préférence sexuelle de l’écrivain catholique Green avant de commencer le roman, je guette tout érotisme homosexuel.

Bingo une fois ! le bavard Simon Demuth, un peu commère sur les bords, un peu pot de colle, un peu boudeur, un peu chochotte

Non ! s’écria-t-il d’une voix changée. Ne me regarde pas avec ces yeux-là. Je vais encore pleurer toute la nuit. (p.81)

est de la jaquette. Simon c’est l’artiste en herbe venu étudier dans le Sud par romantisme, qui « se glisse dans la chambre avec un regard fureteur d’animal« , qui entre toujours par effraction (p.78) et qui adore chuchoter dans l’oreille de Joseph. Un « petit homme qui remue trop et dont la voix monte quelquefois à une hauteur inattendue« .

Quand le puritain Joseph dit à Simon : j’ai l’impression que tu penses beaucoup aux femmes, ce dernier répond, main sur le coeur et l’oeil brillant : sur ma conscience Joseph, je n’y pense jamais. Je te le jure ! (p. 79)

Premier soir, première proposition adressée à Joseph, en tout  bien tout honneur : « voulez-vous que nous fassions une promenade, Jo ? le clair de lune (Simon, t’es un petit coquin) sera splendide sur les pelouses de l’université.« 

Première journée de cours, premier compliment. A propos de la statue de Hermès : regarde ses boucles et son cou, la ligne de son cou. Il a un cou comme le tien, un peu… Et ses épaules… (p. 51)

Simon trouve Joseph beau et fera son portrait (p. 78), un portrait « avec des cils comme une star de cinéma » (p. 82). Mais Simon ne parvient pas à lui déclarer sa flamme :

« Je manque de courage, gémit-il [Simon]. Je devrais te parler, mais je ne peux pas. J’ai peur de toi.[...]
« Simon, dit-il [Joseph] enfin, un homme ne pleure pas. »
La petite main brune de Simon fit un geste comme pour écarter un importun, puis d’une voix rauque, il répondit :  » tu ne comprends pas, Joseph, tu ne comprends rien. » (p.83-84)

Premier cadeau offert sous le voile de l’anonymat, d’un érotisme affiché : une fleur blanche de magnolia.

Joseph la saisit dans son poing et la porta  à son visage avec une espèce de voracité, écrasant sur ses lèvres et sur ses yeux cette masse blanche et douce dont l’odeur le grisait, et il la respirait, la buvait, l’enfermant dans ses deux mains comme pour ne rien perdre de cette fraîcheur et de ce parfum. [...] A ce moment, ses yeux tombèrent sur quelques mots gribouillés au crayon en travers de la feuille de papier bleu pâle : moins blanche que toi…  (p.67)

Première déception quand Joseph l’admoneste pour le billet ridicule (moins blanche que toi) qui accompagne la fleur de magnolia.

Les yeux brillants de larmes, Simon se planta devant lui, remua les lèvres comme pour dire quelque chose, puis gagna la porte et disparut sans avoir prononcé une parole. (p. 75)

Simon se suicidera (p. 132).

Bingo une deuxième fois ! (à développer)

Joseph Day est mystérieusement attiré par Bruce Praileau.

Première entrevue : avant même de connaître son nom, il souhaite faire comprendre à Praileau que Simon et lui ne sont pas liés malgré la proximité que surjoue Simon. (p. 17)

Premier échange, le défi (p. 21).

Premier contact : la bagarre (grosse charge érotique (p. 31)) et le plongeon de Praileau dans l’étang (p. 36)

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