09 avril 2018 ~ 0 Commentaire

Un savoir gai

Il est de rares sujets qui, au premier abord, ne souffrent pas de discussion, sur lesquels il n’y a vraisemblablement qu’une position valable. Toute tentative d’échapper à cet unanimisme est immédiatement perçue comme suspecte.

Que dire, par exemple, d’un individu détenteur d’images pédopornographiques, à part que c’est un danger public infréquentable, un monstre en puissance, un criminel sur le point de commettre l’irréparable, et que la loi le punit à juste titre en l’état des choses, et à juste titre de façon préventive ?

Je suis ainsi abasourdi par les propos suivants :

Dessiner, de façon purement imaginaire, un enfant nu, a fortiori dans une situation sexuelle, peut suffire à ruiner votre vie si jamais la police, s’introduisant chez vous, découvre le dessin. Où est le crime pourtant ? L’esprit n’a-t-il le droit de divaguer ? Faudra-t-il interdire les fantaisies masturbatoires ? Les plaisirs solitaires sont-ils soumis au contrôle social ?
[...] Faire la police des fantasmes me(*) paraît une aberration et une ignominie. C’est confondre la rêverie sexuelle et l’acte criminel. C’est ouvrir la porte à toutes les directions de conscience, à toutes les censures, à toutes les inquisitions. C’est faire de la pensée même un crime.

Je suis en revanche contraint de reconnaître que celui qui profère ce son discordant, est plus raisonnable/juste que moi : je suis en effet dans le procès d’intention « vis-à-vice » du collectionneur d’images immondes. Ce retournement à contre-coeur (ça fait mal au cul !), que j’effectue péniblement (ça ne passe pas comme papa dans maman !), prouve bien que la passion débordante résiste à la sage raison.

Or, la libido n’est que de la pensée. Où arrêtera-t-on le contrôle ? Je sais trop combien les pouvoirs ont toujours été tentés de réglementer les désirs, tout particulièrement les miens. Aussi, veux-je  dresser une barrière nette entre le monde du for intérieur et de l’intimité consentie, et le reste : c’est la meilleure façon de préserver ma propre liberté et celle d’autrui.

Qui est donc cet avocat du diable, ce « justicier » masqué dont la propre situation affective semble être contrariée par les discours d’autorité ? Y-a-t-il, pour expliquer son point de vue peu orthodoxe, une différence foncière qui le sépare de moi (et du plus grand nombre) ?

******************************************************************************************************************

savoirgai

- C’est quoi ce livre ?
- Je l’ai acheté cet aprèm chez Sauramps.
- Un savoir gai ?
- ouais, si on ne m’a pas trompé sur la marchandise, c’est le regard d’un homosexuel sur le monde. Des réflexions d’un universitaire à partir de son expérience gaie…
- …?? Tu ne serais pas toi-même un peu homo ?

Question qui n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe : Sof relie cette nouvelle acquisition à l’interrogatoire intime auquel s’est prêté Adam (un pote homo) à Chamrousse, interrogatoire en règle que Lio et moi avons mené avec au moins autant de jubilation qu’a éprouvée le cité à l’essuyer.

Le regard de Sof se fait soudain pesant et inquisiteur : elle traque le moindre trouble qui me trahirait, qui signifierait qu’elle a tapé dans le mille.

- Non je ne pense pas (**) !
Je n’ai jamais eu de désir pour un homme, la plastique virile m’a toujours laissé de marbre. Voilà pour le conscient.
Et, en matière de pollution nocturne, d’aussi loin que je m’en souvienne, je me suis toujours répandu autour d’une onirique figure féminine : j’ai toujours préféré (sur mes cartes de géographie dessinées à l’encre blanche) le delta du Nil à la corne de l’Afrique.
Le premier contact gai que j’ai eu remonte à mon entrée au collège : je me demandai comment mon prof d’histoire, efféminé et minaudeur, si éloigné de la figure paternelle qui me servait de modèle, pouvait tenir ses classes avec autant de poigne et, peut-être à cause du gant de velours qui enveloppait « contre-nature » sa main de fer, je ressentis une vague angoisse présexuelle pour mon intégrité physique. Je fis qui sait l’odieux amalgame entre homosexualité et pédophilie. Ou alors, autre hypothèse, toujours inconsciemment, du haut de mes 11 ans, je devinais dans ce prof qui « ouvrait le champ des possibles » (p.35-37), l’incarnation d’un risque, d’un « abîme ouvert à mes pieds », remettant en cause ce que mon environnement martelait :

Par contre, je reconnais une forme de curiosité, voire de…fascination pour « une » sexualité si différente de la mienne.

Fascination ? T’es sur une pente savonneuse Dom.
Dans Un savoir gai qui se présente comme un abécédaire, à l’entrée « fascination », William Marx précise que fascinum désignait pour les Latins…le membre viril.
Par ailleurs, si les torses musclés n’ont aucun effet physiologique sur toi, tu mentirais si tu affirmais ne pas être sensible à leur beauté. Or, à croire l’auteur, sceptique sur « l’esthétique du beau désinteressé », si t’es aussi réceptif, c’est que t’es pénétré par « la force érotique émanant du mâle ».

L’auteur annonce dans son préambule que son livre « peut se lire dans tous les sens, par tous les bouts ». Sans avoir attendu son conseil, c’est bien de cette manière que je l’ai pris en main. Couverture cartonnée sobre, blanche avec un liseré bleu, agréable au toucher. J’ai foi en l’étoile du logo des Editions de Minuit.

Je retourne le livre. La quatrième de couverture n’est pas très aguichante. Une Faute en matière de teasing. Pourquoi ne pas avoir choisi un passage accrocheur (et il en est des quantités), plein d’humour et percutant ? Par exemple, la seule tentative sexuelle de l’auteur avec une femme, une prostituée : sans entrer dans des détails grivois, il me faut avouer que, ce jour-là, jeune blanc-bec confronté à une péripatéticienne plus âgée que moi, je n’en menai pas large et que, s’il y eut exploitation, j’en fus moins l’auteur que la victime. Si l’on m’eût dit, aux termes de l’absurde et scandaleuse loi française en vigueur aujourd’hui, qu’en tant que client j’étais coupable, forcément coupable, j’aurais volontiers ri au nez de mes accusateurs (si j’en avais eu le courage). 
Autre exemple en clin d’oeil à mes camarades de bassin – : ma classe, uniquement composée de garçons (ce qui déjà était une curiosité pour l’époque), allait à la piscine pour des cours de natation. Nous nous déshabillions tous ensemble dans un vestiaire, notre maître avec nous, un sportif portant moustache. Aujourd’hui, sans doute, aucun maître d’école primaire n’oserait se dévêtir devant ses élèves, mais les années 1970 avaient moins de scrupules. La nudité de mon maître m’intéressait, et je trouvais qu’il nous proposait là un bel  exemple de développement du corps jusqu’à maturité. Sans doute le pensait-il aussi, et il n’avait pas tort. Cette leçon ne fut pas l’une des moins utiles qu’il m’eût données.

Après la sensuelle palpation de l’objet durant laquelle je me suis fait ours tournant autour d’un pot de miel, je décide d’entrer dans le vif. Par derrière. Je survole en effet la table des matières, suis sur le point de faire la même chose avec l’index mais, cédant à l’excitation, fonce à la page 17 parce que le premier mot de l’index m’y invite irrésistiblement : le mot abeille.

Pour Renaud : si l’hétérosexualité a été et reste nécessaire à la survie de l’espèce, elle n’a pas pour autant vocation à s’instituer comme la norme de tout comportement. [...] Les reines sont indispensables à leur survie puisqu’elles seules en assurent la reproduction, mais toutes les abeilles n’ont pas vocation à devenir reines : si toutes étaient reines, la ruche mourrait. Il faut ainsi admettre que, dans une société florissante comme celle des abeilles, l’hétérosexualité n’est pratiquée que par une infime minorité de la population. Les reines et l’hétérosexualité forment des conditions nécessaires, parmi d’autres, à la perpétuation de l’espèce humaine et de celle des abeilles ; mais une condition nécessaire ne constitue pas une condition suffisante et encore moins une norme.

Un savoir gai est un formidable décontractant des sphincters du cerveau (permettant, par exemple, de faire passer la pilule présentée en introduction de ce billet). Le livre montre magistralement comment l’homosexualité (minoritaire dans une société hétérocentrée) influe sur la pensée et informe (c-à-d donne forme à) l’esprit.
Exemple : alors que j’ai toujours été indifférent à la Gay Pride, si j’avais à formuler (à brûle-pourpoint) un avis sur la Marche des fiertés, j’apporterais une nano-réserve sur l’excès d’extravagance : à quoi bon ?  Réponse limpide de l’auteur à son entrée « communauté » : Certains, tout en rejetant avec vigueur le plus infime soupçon d’homophobie, n’en critiquent pas moins cette débauche colorée sur la voie publique, cet étalage de paillettes, de strass et de vulgarité, et préféreraient que les gais et lesbiennes, si vraiment ils y tiennent, marchassent plus sobrement sans se faire trop remarquer. La Gay Pride donnerait, à les entendre, une image déplorable de la communauté qu’elle veut illustrer.
C’est ne rien comprendre à l’existence gaie. C’est faire comme si un gai n’était qu’un homme qui aime les hommes en lieu et place des femmes, et rien de plus.[...]
Il y a bien des manières de défendre la Gay Pride. Je n’en veux choisir qu’une, la plus personnelle, et dire seulement le besoin qu’elle comble dans ma vie. Il s’exprime en deux mots : faire société.[...]
La Gay Pride, c’est la société toute entière. Elle en donne du moins l’illusion, avec ses dizaines, ses centaines de milliers d’inconnus marchant comme moi dans la rue, avec lesquels je peux, si je le souhaite, tout partager de mes désirs les plus intimes [...] ce jour là et lui seul, je fais corps avec autrui, simplement, directement, totalement, comme le font sans le savoir les hétérosexuels 365 jours par an. Seraient-ils assez avares de leur royaume et de leurs privilèges pour me refuser ces quelques heures, ces avenues et ces carrefours ? [...]
Alors, si cette joie d’être ensemble s’exprime bruyamment, si ce monde renversé prend des allures de saturnales, et de carnaval, quoi de plus naturel ? La vraie joie, la jubilation profonde est moins celle d’être ensemble que d’être enfin soi…

(*) L’auteur rédige son livre à la deuxième personne du singulier. J’y vois la volonté de troubler le lecteur et, pourquoi pas, de le retourner. Pour faciliter la compréhension du billet, j’ai modifié le « tu » en « je », le « vous » en « nous »…

(**)  – Dom, es-tu incapable de dire NON de façon catégorique ?
- J’ai déjà fait le coup de « la vérité anagramme de relative » alors, pour faire peau neuve, je reprends les mots puissants de W. Marx (à l’entrée « scepticisme ») : Mais tu te méfies également de toi-même, de ce que tu peux penser. Tu n’es pas certain de détenir une vérité. A chaque phrase que tu écris, tu voudrais apporter un correctif, une concession, parfois même écrire la phrase inverse. Ecrire, c’est s’engager dans une instabilité profonde : tu dois croire au moins un instant à ce que tu penses, or pour toi le moteur de l’écriture réside au contraire dans la méfiance à l’égard de ce qui est jeté sur le papier, dans le besoin d’ajouter pour corriger et compléter, et ainsi avance le texte, parce que, j’en ai le sentiment profond, aucune phrase ne dit jamais la vérité – même celle-ci.

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Garder le fil d'Ariane |
Une craie dans la poche |
Florine |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | L'actu du 19
| Brides de vie
| Au pays des lacs