29 août 2017 ~ 1 Commentaire

Marcher sur des oeufs avec Bacon

Je connais des créatifs, des virtuoses du bon mot, des mecs qui ont d’ailleurs souvent le dernier mot, des gonzes qui répliquent du tac au tac, des artistes de l’à-propos.

Et puis, à côté de ces élus de la répartie, il en est d’autres qui manquent cruellement de vélocité. Davantage dans l’analyse ? paralysés par leur émotivité et la crainte du flop ? Encagés dans leur petit cerveau, peu enclins à lâcher la bride et sonnés comme un boxer, ils s’en mêlent les pinceaux et bafouillent un truc inaudible. Souvent, ces mêmes ont un discours globalement creux, sans relief. Ça manque d’audace ! « A peine ces gens ont-ils l’usage de la parole. Ils ne se servent de la bouche que pour manger.« 

Je fais partie de cette seconde catégorie. Alors, en guise de compensation, parce que je préfère la temporalité de l’écriture à celle de l’oralité, je balaie la vacuité des paroles par la vanité du blog. Mais c’est largement insuffisant ; d’ailleurs, vacuité et vanité sont quasi-synonymes si on définit la vanité comme le caractère de ce qui est vain.

« Putain, voilà ce que j’aurais dû dire ! Et merde ! Trop- tard-ti-canard ! »

Balancé à bout portant, à brûle-pourpoint, ce mot qui vient après la bataille, aurait fait mouche.

Mais on n’est plus dans la joute verbale, et en même temps on n’est pas encore passé à autre chose. On est sur le départ, dans les escaliers, dans un entre-deux douloureux.

J’ai, comme on dit, l’esprit de l’escalier. Avec mes pensées tortueuses qui avancent laborieusement en ligne brisée. Cela s’oppose au mot direct et spontané de la répartie qu’on peut imaginer en pont. D’un côté les « pontifes » (faiseurs de ponts), de l’autre les poussifs.

Je suis tombé par hasard sur le portrait of a man walking down steps, 1972, de Francis Bacon.

 

man walking down stairs

Ce tableau me parle. D’abord les escaliers comme représentation de l’entre-deux. Le cadre noir du haut pour l’enfermement de l’esprit au moment de répliquer, ce décor épuré qui fait écho au vide de la tête, ces jambes qui s’entortillent dans une souffrance sourde, ce marcheur dans une position d’équilibre fragile KO debout et sur le point de tomber, ces traces rouges sur quelques marches et contre-marches signifiant que l’homme ne sort pas indemne, cette déformation du visage donnant l’impresssion que le personnage a une muselière. Enfin, le pire ; à coté des lignes droites, des courbes (déjà annoncées par l’enroulement des jambes). Oeil en vortex et main courante de forme elliptique qui fait corps avec le bonhomme, suggérant la boucle, la répétition de cet état inconfortable.

Une réponse à “Marcher sur des oeufs avec Bacon”

  1. Pascal Jardin parle de son ami Paul Morand : « c’est un introverti total, qui parle par à-coups, pour ne rien dire du tout, pour faire du bruit. Il passe par l’écriture parce qu’il n’a pas le pouvoir de parler. Quand il parle, il dit généralement des choses convenues qui sont le contraire de ce qu’il pense. »


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