25 avril 2017 ~ 0 Commentaire

Buzzati et le buzz autour de la forestière

Dino Buzzati est un journaliste et écrivain italien du XXème siècle (1906-1972). Il a écrit des nouvelles de genre fantastique.
Tom a dû lire le recueil Le K (publié en 1966) et analyser une des nouvelles. Il a choisi la leçon de 1980.
J’aurais étudié un autre récit : Le veston ensorcelé. Il fait étrangement écho à la « veste électorale cousu-main » offerte par le suffrage à un candidat (battu à plates coutures) lors du premier tour des élections présidentielles.
Le narrateur raconte sa descente aux enfers après avoir pactisé avec le diable. Le démon-tentateur s’incarne en un tailleur.
Extraits :
[...] Quand on me le livra, je l’essayai, pour quelques secondes, devant mon miroir. [...]
Quand j’eus passé mon complet – pantalon, gilet et veston – je constatai avec plaisir qu’il ne me tiraillait pas et ne me gênait pas aux entournures comme le font toujours les vêtements neufs. Et pourtant il tombait à la perfection. C’était un chef–d’œuvre. [...]
Par habitude je ne mets rien dans la poche droite de mon veston, mes papiers je les place dans la poche gauche. Ce qui explique pourquoi ce n’est que deux heures plus tard, au bureau, en glissant par hasard ma main dans la poche droite, que je m’aperçus qu’il y avait un papier dedans. Peut–être la note au tailleur ? Non. C’était un billet de dix mille lires [...]
Ce n’est qu’une fois la secrétaire sortie que j’osai extirper la feuille de ma poche. C’était un autre billet de dix mille lires. Alors, je fis une troisième tentative. Et un troisième billet sortit. [...]
Je travaillai avec une tension spasmodique des nerfs dans la crainte de voir cesser d’un moment à l’autre le miracle. J’aurais voulu continuer toute la soirée, toute la nuit jusqu’à accumuler des milliards. Mais à un certain moment les forces me manquèrent. Devant moi il y avait un tas impressionnant de billets de banque. L’important maintenant était de
les dissimuler, pour que personne n’en ait connaissance. Je vidai une vieille malle pleine de tapis et, dans le fond, je déposai par liasses les billets que je comptai au fur et à mesure. Il y en avait largement pour cinquante millions.[...]
Je ne comprenais pas si je vivais un rêve, si j’étais heureux ou si au contraire je suffoquais sous le poids d’une trop grande fatalité. En chemin, à travers mon imperméable je palpais continuellement l’endroit de la poche magique. Chaque fois je soupirais de soulagement. Sous l’étoffe le réconfortant froissement du papier–monnaie me répondait. Mais une singulière coïncidence refroidit mon délire joyeux. Sur les journaux du matin de gros titres ; [...]

Plus on possède et plus on désire. J’étais déjà riche, compte tenu de mes modestes habitudes. Mais le mirage d’une existence de luxe effréné m’éperonnait. Et le soir même je me remis au travail. Maintenant je procédais avec plus de calme et les nerfs moins tendus. Cent trente–cinq autres millions s’ajoutèrent au trésor précédent.

Cette nuit–là je ne réussis pas à fermer l’œil. Etait–ce le pressentiment d’un danger ? Ou la conscience tourmentée de l’homme qui obtient sans l’avoir méritée une fabuleuse fortune ? Ou une espèce de remords confus ? Aux premières heures de l’aube je sautai du lit, m’habillai et courus dehors en quête d’un journal. [...]
Dois–je maintenant énumérer un par un tous mes forfaits ? Oui, parce que désormais je savais que l’argent que le veston me procurait venait du crime, du sang, du désespoir, de la mort, venait de l’enfer. Mais insidieusement ma raison refusait railleusement d’admettre une quelconque responsabilité de ma part. Et alors la tentation revenait, et alors ma main – c’était tellement facile – se glissait dans ma poche et mes doigts, avec une volupté soudaine, étreignaient les coins d’un billet toujours nouveau. L’argent, le divin argent ! [...]
Assez, assez ! pour ne pas m’enfoncer dans l’abîme, je devais me débarrasser de mon veston. Mais non pas en le cédant à quelqu’un d’autre, parce que l’opprobre aurait continué (qui aurait pu résister à un tel attrait ?). Il devenait indispensable de le détruire. [...]
Là, entre deux gigantesques rochers, je tirai du sac tyrolien l’infâme veston, l’imbibai d’essence et y mis le feu. En quelques minutes il ne resta que des cendres. Mais à la dernière lueur des flammes, derrière moi – à deux ou trois mètres aurait–on dit –, une voix humaine retentit : « Trop tard, trop tard ! » Terrorisé je me retournai d’un mouvement brusque comme si un serpent m’avait piqué. Mais il n’y avait personne en vue. J’explorai tout alentour sautant d’une roche à l’autre, pour débusquer le maudit qui me jouait ce tour. Rien. Il n’y avait que des pierres. [...]
Et je sais que ce n’est pas encore fini. Je sais qu’un jour la sonnette de la porte retentira, j’irai ouvrir et je trouverai devant moi ce tailleur de malheur, avec son sourire abject, pour l’ultime règlement de comptes.

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