09 mars 2017 ~ 0 Commentaire

Paradoxe du touriste

Je place en exergue de ce billet deux citations de P. Drachline, l’une à peu près positive, l’autre très pessimiste :

  1. « Marcher à reculons de ses prétendues convictions est un réflexe d’hygiène, de sauvegarde. Afin de ne jamais céder à la tentation d’être en accord avec ses préjugés, l’abus de contradictions est conseillé.« 
    J’ajoute que, à cause de quelques réticences à démarrer, Doc Lionel m’a aidé dans cette difficile et lente entreprise de marche critique à reculons.
  2. « Mon capital de misanthropie, je n’ai eu de cesse de le faire fructifier. Mes contemporains, il est vrai, furent exemplaires. Il ne s’est pas passé de jour sans que je n’ai eu à me réjouir de leur médiocrité.« 
    J’ajoute qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

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Parce que je suis doux comme un agneau, parce que je ne suis de nature ni offensive, ni offensante, un oncle par alliance s’autorisa à se moquer du pater derrière son dos, auprès de moi :

« on passe le week-end dans les hauts [de l'île], on dort sous la tente…j’ai proposé à Charlot mais il ne veut pas venir, il aime trop son confort, Charlot s’est embourgeoisé… »

J’encaissai. Je ne lui dis pas :

« ouais mais…pendant que, enfant, tu faisais de beaux rêves dans ta petite maison cossue de Gros Blancs, Charlot dormait dans un lit de fortune, partagé avec une petite soeur ; un lit trop petit pour lui. Dans sa case en tole elle-même trop petite, obligé de laisser la porte ouverte, il offrait ses pieds qui dépassaient aux alizés…ça l’a marqué, il rêve parfois de se réveiller avec des moignons de jambes.« 

Coeur non éclairci, rancoeur farcie. La preuve !

Car Tonton, on peut jouer à se faire peur quand on n’a jamais connu la peur. Sinon on s’abstient.

C’est peut-être dans cet esprit que certains nobles du XVIIIème siècle, mus par l’aventure (aux risques mesurés), voyageaient à l’étranger vers l’ailleurs. Voyage initiatique, accomplissement intellectuel et passage à l’âge adulte. Le bourgeois du siècle suivant lui emboitait le pas. Par mimétisme. Il avait le sentiment d’être arrivé, d’avoir atteint le statut social supérieur. Et depuis le XXème siècle, les congés payés impulsés par le Front Populaire faisant le bonheur du salarié, n’importe quel manant peut prétendre aux contrées lointaines.

Depuis ses origines, le tourisme n’est donc qu’une affaire de snobisme. « Snobisme auquel chacun doit souscrire sous peine de mort sociale« .

Je veux du soleil, je veux des palmiers, je veux une eau turquoise parce que je veux fuir la grisaille du quotidien. Et je veux de belles photos fun dont mon collègue de bureau sera fan. Mais tout ça ne doit pas trop entamer mon budget, alors je me tourne vers le tiers-monde.

Et, quand les Mauriciens se font moins sympathiques – entendre moins serviles – je crie au scandale. Je n’irai plus voir les « cousins » si je n’en ai pas pour mon argent, ils ont mal tourné. J’irai ailleurs. Tiens, le textile par exemple, c’était une spécialité de l’île. Finies les virées à Curepipe où on achetait des Rip Curl et des Gotcha pour une bouchée de pain, on ne fait plus d’affaires. Normal, ils ne travaillent plus ces fainéants, ils exploitent désormais des ouvrières du Sri-Lanka parquées dans des usines-dortoirs ! Les salauds !

Pauvre de moi, droit-de-l’hommiste droit dans mes bottes d’anticolonialiste au quotidien, comment puis-je faire le grand écart entre de beaux principes émancipateurs et une pratique touristique de profiteur repu ?

Vacances, j’oublie TOUT !

Parce que je ne souhaite pas passer pour un beauf, j’annonce la couleur : j’allierai divertissement et…diversité. Quel joli mot qui fleure bon la culture, je vais découvrir le mode de vie d’un autre peuple. Je dis peuple à dessein – terme noble – mais je pense peuplade  : si le Tiers-monde ne vaut que le tiers de notre monde, cet ailleurs sent le primitif, le barbare, le sauvage, le pas-bien-fini.

Le tourisme que je pratique- les mauvaises langues diront tourisme de masse- et bien non monsieur, c’est un « tourisme propre, élégant, respectueux des destinations et des communautés d’accueil ».

Quoi de mieux que l’exotisme ! Mais du vrai ! Si le chef masaï sort de sa poche de jeans un portable en fermant la portière de sa voiture sur le parking de l’épicerie située à quelques kilomètres de l’entrée de la réserve, je ferai semblant de ne pas le voir ; j’ai le même specimen à la maison, c’est le black des banlieues. Je rouvrirai les yeux dans l’enclos de son village quand il sautera à demi-nu, une lance à la main. Tant pis si le spectacle est un tacle à l’authenticité, si l’hôte dans un simulacre de danse guerrière joue le rôle que je lui donne, si l’authenticité est sacrifiée sur l’autel du folklorique.

Vacances, j’oublie TOUT !

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