05 janvier 2017 ~ 0 Commentaire

Molière est-il géométrisable ?

Dans une émission à la radio, un philosophe dont j’oublierai le nom expose la différence qu’il fait entre envie et jalousie. Selon lui, ces sentiments n’ont pas la même géométrie.

D’après Jean-Pierre Dupuy donc, l’envie n’a rien de spontané ; l’envie est provoquée, elle obéit au « désir mimétique » au sens où je désire cela même qui est désiré par un autre que moi. Si personne ne m’indique ce qui est désirable, je n’éprouve point ce sentiment d’envie.

Aussi, si on veut lui conférer une forme géométrique, un triangle, de sommets « le sujet« , « l’objet de désir » et « le médiateur » rival, semble décrire la structure de façon pertinente.

A contrario, la jalousie est davantage liée au cercle. En effet, l’objet de désir et le rival, en fusion, forment une boule close excluant le sujet, un Yin-Yang soudé et donc sans interstice. La complémentarité parfaite des deux parties citées fait que le sujet est dans l’incapacité de s’intercaler entre elles.

Jésus Marie Joseph, avoir recours aux mathématiques pour aborder une telle question ?

jmj(Jésus-Marie-Joseph dans un cercle, Sagrada Familia)

On précise que le gonze, avant d’être philosophe, est passé par la plus prestigieuse école d’ingénieurs française.

Peu de temps après l’émission radio, et donc avec des triangles et des cercles plein la tête, je relis Les femmes savantes de Molière. J’ai tracé à mon tour au fil des pages des triangles et des ronds.

Triangle des unités (temps, action, lieu) cher au théâtre classique : « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

Triangle de la comédie : Enjeu : mariage de Clitandre et Henriette, Noeud : l’imposteur Trissotin (pour triple sot), et dénouement heureux : triomphe des amants

Triangle actantiel : objectif : mariage de Clitandre et Henriette, opposants et adjuvants.

Dans la confrontation des deux camps ( le camp des beaux mots contre celui du bon sens), les pro-Trissotin forment le triangle précieux : la féministe avant l’heure Philaminte, sa ridicule belle-soeur Bélise (qui rime avec bêtise) et sa prude fille aînée Armande. Puisque leur goût pour l’esprit et leur aversion pour la matière peuvent être liées à leur sexualité, le trio forme une sorte de pubis savant. La patronne pour « l’infécondité conquise », la vieille moche pour « l’infécondité subie » et l’héritière pour « l’infécondité décrétée ».

Dans leur cercle d’influence, se trouvent les domestiques de la maison à l’exception de Martine. Le père Chrysale, qui ne porte pas la culotte, s’en plaint auprès de sa femme :

L’un me brûle mon rot en lisant quelque histoire
L’autre rêve à des vers quand je demande à boire ;
Enfin, je vois par eux votre exemple suivi,
Et j’ai des serviteurs, et ne suis point servi.

De l’autre côté, un triangle d’hommes remontés contre Trissotin :

Clitandre :

Son monsieur Trissotin me chagrine, m’assome
Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel homme,
Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux esprits
Un benêt dont partout on siffle les écrits,
Un pédant dont on voit la plume libérale
D’officieux papiers fournir toute la halle.
(I,3,231-236)

Chrysale (le papillon « pas mûr » tombé dans les filets de la « mante religieuse » Philaminte) :

Je n’aime point céans tous vos gens de latin,
Et principalement ce monsieur Trissotin.
C’est lui qui dans des vers vous a tympanisées,
Tous les propos qu’il tient sont des billevesées :
On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé ;
Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.
(II,7,609-614)

Ariste, l’habile homme qui dénouera la crise à la fin de l’acte V, frère de Chrysale :

Vous laisserez sans honte[...]
(Et) de tout votre bien revêtir un nigaud
Pour six mots de latin qu’il leur fait sonner haut,
Un pédant qu’à tout coup votre femme apostrophe
Du nom de bel esprit et de grand philosophe,
D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala,
Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela ?
(II,9,689-694)

Dans leur cercle d’influence, il y a évidemment Henriette (l’amante de Clitandre) et la servante Martine. Chrysale :

Une pauvre servante au moins m’était restée,
Qui de ce mauvais air n’était point infectée.
(II,7,603-604)

Enfin, dernier triangle qui se dessine : le triangle du temps.

Chrysale est l’homme du passé, d’un passé qu’il embellit :

  • …Nous n’avions alors que vingt-huit ans,
    Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.
    (II,2,346-347)
  • Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
    Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez
    Quand la capacité de son esprit se hausse
    A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.
    (II,7,577-580)
  • Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
    Et je me ressouviens de mes jeunes amours.
    (III,6,1119-1120)

Henriette la cadette est celle qui vit au présent :

Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire,
Que d’attacherà soi, par le titre d’époux,
Un homme qui vous aime et soit aimé de vous,
Et de cette union, de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d’une innocente vie.
(I,1,20-24)

Enfin, Philaminte est celle qui a des prétentions féministes et qui est en avance sur son époque. Elle veut fonder son propre cercle intellectuel afin de rabattre le caquet des hommes, trop prompts à « borner nos talents à des futilités et nous fermer la porte aux sublimes clartés ».

Mais le plus beau projet de notre académie,
Une entreprise noble et dont je suis ravie
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité
(III,2,909-912)

 

 

 

 

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